La Maison de la géographie de Montréal  
     
     
  Le drame haïtien et ce que nous en ferons  
  Le 2 février 2010  
     
  Jules LAMARRE, PhD
Édith MUKAKAYUMBA, PhD
Maison de la géographie de Montréal
 
     
     
 

La poussière retombe lentement sur le drame haïtien. Nous saisissons mieux maintenant toute l’ampleur d’une catastrophe humaine devant laquelle nous nous sentons bien impuissants. Dans le passé, les malheurs successifs ont mis les Haïtiens à genoux mais sans jamais les vaincre. Mais cette fois-ci, le tremblement de terre du 12 janvier dernier les aura mis temporairement hors combat.  

D’après le président Préval, le tremblement de terre aurait produit l’effet d’un bombardement intensif d’une semaine. Le carnage qu’il en est résulté ressemble probablement à celui que la population de Bagdad a dû encaisser à la suite de l’attaque américaine que l’on sait. À Bagdad comme à Port-au-prince, la mort massive demeure stupéfiante. Que l’hécatombe soit causée par la nature ou par des bombes, ensuite l’armée entre en scène pour sécuriser les lieux. Le président Chavez du Venezuela n’a pas manqué de relever cette similitude en soutenant que les États-Unis profitaient d’une catastrophe naturelle pour occuper Haïti.

Les médias et les gouvernants

Dans le cas des destructions causées par les bombes, les allées et venues des journalistes sont généralement contrôlées afin d’éviter la répétition de ce qui s’est passé à l’époque de la guerre du Vietnam. Accédant à l’ensemble des champs de bataille, les journalistes avaient alors amené la population états-unienne à se retourner contre ses gouvernants, les obligeant à changer leur fusil d’épaule. Au contraire, dans les cas de désastres naturels, rien n’est fait pour contenir la présence des journalistes sur le terrain. Alors, leurs témoignages provoquent une immense vague de solidarité internationale dont on voudrait qu’elle apporte du soulagement à toutes les victimes innocentes.

Du point de vue des gouvernants, cependant, la présence des journalistes, même sur les lieux de catastrophes d’origine naturelle, produit un certain effet « Vietnam » dont ils aimeraient sans doute se passer. Ces jours-ci, nous voyons nos élus des trois paliers de gouvernement, parfois visiblement épuisés, persister à faire acte de présence à tous les bulletins spéciaux d’information. Ils doivent nous convaincre de leur solidarité avec le peuple haïtien qui, pour le moment, a le souffle coupé. Les électeurs n’en exigent pas moins.

Alors les millions de dollars défilent auxquels viennent s’ajouter d’autres millions déjà annoncés, etc. Parallèlement, tout au plus est-on disposé à accélérer le traitement des demandes d’immigration déjà dans la machine, et à modifier la définition de la notion de famille en vue des prochaines. Au total, toute l’affaire ressemble à une opération comptable dont on ne voudrait surtout pas qu’elle ne déborde de cadres financiers déjà prévus.
Ce que nous attendons de nos gouvernants, ceux d’ici et d’ailleurs, c’est un signal fort comme celui qu’avait lancé en 1978 l’ancien ministre de l’Immigration du Québec, Jacques Couture. À l’époque, celui-ci avait décidé de son propre chef d’accueillir 200 personnes parmi des milliers de boat people dont personne ne voulait. En agissant ainsi, Jacques Couture avait ouvert une brèche dans la résistance des dirigeants des nations développées à en faire autant. Les journalistes de partout avaient fait état de l’initiative du Québec et d’autres gouvernants n’avaient plus eu d’autre choix que d’emboîter le pas. Il faudrait refaire ce bon coup afin d’aider les gouvernants à faire preuve, eux aussi, de solidarité. Parce qu’aujourd’hui, les Haïtiens font eux-mêmes figure de boat people.

Pauvreté n’a jamais voulu dire misère

Jusqu’à tout récemment, la population d’Haïti était pauvre, du moins selon les critères des économistes du Programme des Nations Unies pour le développement. Mais grâce à cette solidarité propre aux Haïtiens, ceux-ci ont toujours disposé du meilleur filet de sécurité sociale qui soit, une protection que les nations riches ne sont même pas en mesure d’offrir à leurs démunis. Certes, la population d’Haïti a toujours été pauvre et elle a généralement vécue de façon frugale, mais elle l’a fait en chantant et en dansant!  

D’après Gandhi, qui s’y connaissait beaucoup en matière de pauvreté, pour aider les pauvres, il y aurait lieu de commencer par les laisser tranquilles. Dans le passé, l’argent de l’aide internationale destinée à Haïti pouvait donc être éventuellement détournée, toute la richesse du pays pouvait se retrouver possiblement concentrée entre les mains de quelques individus seulement. D’une certaine manière on se trouvait à laisser cette population tranquille. Elle demeurait libre d’être riche de sa fierté.  

En voulant les aider avec l’artillerie lourde, nous prenons le risque de transformer cette société pauvre en une population d’assistés sociaux miséreux que l’on rendra ensuite responsable de son malheur. C’est ce que nous avons l’habitude de faire ici avec nos propres personnes pauvres. Il faudrait absolument que les journalistes demeurent sur place encore un moment, ne serait-ce que pour nous empêcher de refaire toujours les mêmes erreurs.