La Maison de la géographie de Montréal  
     
 

Point de vue sur l'actualité

 
     
  Le questionnaire long? Et si Harper avait raison?  
  Le 17 novembre 2010 - © Tous droits réservés  
     
 

Jules LAMARRE, PhD
Édith MUKAKAYUMBA, PhD

 
     
 

Quand nos élus conservateurs ont annoncé leur intention d’éliminer le questionnaire long du recensement canadien, et qu’ils en faisaient même une question de principe, nous nous sommes d’abord sentis trahis. En effet, en tant que géographes et chercheurs, nous avons toujours enseigné à nos étudiants de quelle manière utiliser les données du recensement, notamment pour comparer l’efficacité de l’application des programmes gouvernementaux dans divers coins du pays.  

Pourquoi nous faudrait-il nous passer du questionnaire long quand il permet de vérifier, par exemple, si la qualité de vie dans des endroits reculés est en train de rejoindre ou pas celle dont bénéficient les habitants des grands centres, ceci grâce à des programmes gouvernementaux de mieux en mieux conçus à cet effet? Écarter le questionnaire long ne risque-t-il pas de nous faire enregistrer collectivement une sorte de recul, comme si la notion de progrès se mettait à se vider de son sens?

Le monde enchanté des recensements

Cependant, une fois passé le moment de stupeur, le ciel s’est à nouveau dégagé. Parce que, dans notre enseignement universitaire sur le mode d’emploi des recensements, il y a toujours eu une seconde partie destinée, cette fois, à montrer comment les recensements nous mènent parfois, voire souvent, en bateau. Ils peuvent créer des univers de toutes pièces, ceux qui vont dans le sens de nos intérêts. Tout comme pour le cinéma, nous avons toujours pensé que les recensements devraient être destinés avant tout à un public averti, parce qu’ils ne sont jamais aussi objectifs qu’on le prétend.     

Disons que les recensements agissent comme n’importe quelle image en reléguant dans le hors champ toujours beaucoup plus qu’ils ne montrent. Comme au cinéma, les recensements attirent l’attention sur certains aspects de la réalité seulement, dans ce cas-ci sur ceux qui peuvent être blancs ou noirs, sur ce qui peut se mesurer, comme l’âge des gens et le revenu monétaire. Ensuite, comme au cinéma, l’imaginaire des lecteurs de recensement prend la relève pour créer une histoire «  vraie » à partir d’éléments hors contexte. Les recensements servent parfois à reléguer dans l’ombre toute l’épaisseur de la vie du monde réel.      

Du cinéma sans metteur en scène

Un bon metteur en scène utilise judicieusement ses images pour recréer des univers entiers dans l’imaginaire des gens. Il se sert de ses images comme d’un puissant levier capable de structurer du contenu hors champ en vue de créer des univers artificiels garants de situations compréhensibles. On dira d’un metteur en scène qu’il est habile quand il exploite correctement le registre de nos cordes sensibles. De leur côté, les recensements émeuvent à la manière des images de cinéma, en évoluant également sur le registre des cordes sensibles, notamment celles qui déclenchent nos préjugés.  

Ainsi, quand elles portent sur des quartiers chics de nos grandes villes, les données de recensement peuvent laisser imaginer que le bonheur y prévaut de façon durable. Par contre, d’autres chiffres laissent à inventer des mondes où la vie serait impossible pour des gens devant peut-être lutter constamment contre les éléments. Pourtant, dans la vraie vie, rien de tout cela n’existe (jamais) de façon aussi nette, comme le journaliste James Bamber l’a déjà démontré de façon magistrale.   

Madame, êtes-vous malheureuse?

Le regretté James Bamber, ce journaliste de Radio-Canada qui éprouvait un respect sans borne pour l’être humain, nous a montré jusqu’à quel point nos recensements nous mentent allègrement. À partir de données officielles, il avait pu repérer l’endroit où habitaient les gens les plus pauvres au Canada, soit à Port au Port, une petite communauté de francophones de Terre-Neuve où l’on vit de la pêche. À la suite de ses entrevues bouleversantes, il est ressorti que pauvreté ne veut pas toujours dire misère, et que dans la vie, on risquerait bien d’être beaucoup « plus riches de ce que l’on est, que riches de ce que l’on a ». Pas bon pour le néolibéralisme et ses producteurs de pétrole. À Port au Port, la richesse, et peut-être aussi du bonheur, couleraient à flot, malgré ce que les recensements laissent imaginer.  

Dans nos cours, après avoir demandé à nos étudiants d’imaginer comment se déroule la vie dans un endroit en se basant sur des données de recensement, évidemment nous les envoyons ensuite sur place rencontrer des gens qui y vivent pour que ceux-ci leur parlent de leur milieu de vie. Ensuite, les mêmes étudiants doivent rendre compte de l’univers qui sépare généralement les deux portraits dont ils disposent. On passe toujours de bons moments ensemble à faire de telles comparaisons.

Bambert, James (1992) Pauvreté n’est pas misère. Archives de Radio-Canada. http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/medias/dossiers/2160/